Esclavage 2.0 : Eux, nous et moi

Karl Dubost, l’une des figures historiques de la « blogosphère » française, travaille au W3C. Photographe amateur, il a l’habitude de partager sa passion avec les lecteurs de son carnet web. Jusqu’à récemment, il la partageait aussi à travers un compte Flickr qu’il a décidé de fermer.

Pourquoi ? C’est ce qu’il explique dans ce texte qui met le doigt sur quelques ambiguïtés du « web 2.0 », ce fourre-tout vague et moins altruiste que ne le laissent supposer des leitmotivs comme « réseaux sociaux » ou « partage communautaire ».

J’ai quitté Flickr à la surprise de nombreuses personnes. Le choc de mon départ pour ceux qui appréciaient mes photographies ne durera pas plus d’un ou deux mois. La première question que l’on m’a posée est : « Pourquoi ? » La réponse est multiple.

Tout a commencé un matin par la lecture d’un article sur le site de MSNBC (et paru dans Newsweek) qui démarre de cette façon :

Why is everyone so happy in Silicon Valley again ? A new wave of start-ups are cashing in on the next stage of the Internet. And this time, it’s all about... you.

The New Wisdom of the Web, Steven Levy, Brad Stone

L’article relativement long insiste sur la nouvelle génération de services Web qui ont été conçus pour vous rendre service, pour vous chérir, ... S’il y a bien quelque chose que je ne supporte pas dans le domaine de la relation clientèle, c’est la malhonnêteté intellectuelle. Je ne pense pas que Stewart Butterfield et Catherina Fake soient des imbéciles, ni des naïfs. On ne conduit pas une entreprise commerciale comme Flickr ® au niveau où elle est arrivée et en la vendant à une multinationale comme Yahoo ! ® si l’on n’a pas un minimum le sens des affaires.

Je n’avale pas. Non, non et non, ce n’est pas « all about me ».

Toutes les entreprises du Web 2.0 sont là pour faire du commerce, pour exploiter vos données personnelles afin de les faire fructifier, parfois même en vous faisant payer. Technorati ne respecte pas le robots.txt, Google se sert de votre contenu pour faire des revenus publicitaires, même si votre contenu est sous une licence d’utilisation non commerciale, etc. Il faut arrêter de prendre les gens pour des imbéciles. Utiliser les concepts de liberté, de créativité, de beaux sentiments, de communautés pour mieux vous abuser, pour mieux pomper tout ce qui fait de vous un consommateur bien identifié est une arnaque.

Esclavage 2.0

Dans ces mondes épars, dis, avons-nous des frères ?

La comète, p. 40, Louise Victorine Ackermann

Nous assistons à la naissance d’une nouvelle forme d’esclavage. Dans une chaîne de production, ce qui coûte souvent le plus cher c’est la main d’oeuvre. Dans une société où la valeur est indexée sur l’information, le marché recherche les sources de production de cette information. Auparavant, les études marketing, commerciales étaient assez coûteuses car elles nécessitaient une main d’oeuvre importante. Envoyer des sondeurs sur les routes pour recueillir vos préférences, ce que vous aimez consommer, qu’elle est votre destination de vacances préférées, qu’elle est votre dessert favori coûte cher, très cher.

Mais voici l’ère nouvelle du Web, l’ère où chacun de nous partageons ce que nous aimons ou n’aimons pas à la planète entière et pas uniquement à nos amis proches. Pour vous donner une idée de ce qui se passe réellement, imaginez que dès que vous vous levez le matin, il y ait une personne silencieuse à côté de vous avec une grille qui enregistre tout ce que vous lisez, tout ce que vous avez l’air d’aimer ou de ne pas aimer. Cette personne compile cela chaque soir en fait un rapport pour le vendre à des bases de données statistiques. Lorsque vous êtes vraiment identifiés, on vous enverra une publicité ciblée qui saura vous plaire. Ce n’est plus une publicité, mais un service !

Pourquoi pensez-vous que toutes ces sociétés investissent dans le domaine du « réseau social » (l’ironie des termes), non pas pour améliorer le sort de l’humanité, mais bien parce qu’il y a à la clé un intérêt commercial. Pourquoi font-ils un pari sur vous ? Parce que vous faites tout cela gratuitement ou plus exactement vous prenez de votre temps et de vos compétences pour le faire sans qu’ils aient à vous payer pour le faire.

Imaginez une minute, juste une minute que vous considériez votre information comme une source de matière première (comme le pétrole, les minerais) et que vous soyez l’exploitant de cette mine. Certaines personnes ont besoin de votre matière première (vos données personnelles) pour créer des produits, ils négocient donc un achat. Si vous ne désirez pas vendre, l’acheteur ne pourra rien y faire (sauf bien sûr quand on est une grande puissance mondiale et que l’on envahit un pays étranger pour accéder à ses ressources.)

Certains pays le font encore, tous les pays européens l’ont fait tout au long des siècles passés. Un des résultats directs fût l’exploitation massive des ressources minérales (pillage) et humaines (esclavage) de ces pays : Les colonies.

Parce que je veux exercer mon choix et que je ne veux pas vivre dans cette société, je quitte. Cela a un « coût » comme tout choix que vous faites contre un système institutionnalisé. Je bloque les moteurs de recherche quels qu’il soit pour ce site, je pars de Flickr. Comme nous sommes dans ce nouveau paradigme de l’information et du réseau social, la première pression a été la réaction de mes connaissances jouant sur la fibre affective. C’est là où le système est pernicieux.

Donc je suis désolé pour tous ceux qui en subissent les inconvénients, mais j’exerce mon droit défini par leur phrase : « It’s all about you. »

Commentaires

<< Poster un message >>
:: question :: précision :: avis :: commentaire :: bug ::

Je ne vois pas le problème ? , le 15 mai 2007 par oskar (1 rép.)

C’est donc vrai ce que l’on raconte sur les français ? Ils ont horreur/peur de l’argent ? et donc de tous ceux qui en veulent ? bizarre psychose tout de même ... terriblement catho, mais il me semblait justement qu’un siècle de laïcité pouvait dépoter les esprits.

Je ne vois pas le problème ? , le 8 août 2007

T’inquiète. Quelques dizaines s’années d’ultracapitalisme suffiront amplement à faire en sorte que le gentil consommateur s’exploite tout seul et crie au complot dès qu’on lui enlève ses oeillères.

Comment ça c’est déjà le cas ?

Répondre à ce message

Esclavage 2.0 : Eux, nous et moi : pas d’accord , le 13 février 2007 par biros (1 rép.)

Je ne suis pas d’accord avec vous !

Vous dîtes que les gens qui dirigent les sociétés comme Flickr ne sont pas naïfs, nous non plus. Ils ont besoin de nous mais nous aussi avons besoin d’eux. On publie nos messages et nos images en toute connaissance de cause.

Evidemment qu’il y a du profit derrière ! Mais on est content de participer à ces "réseaux sociaux", et d’avoir un peu de reconnaissance de la part d’autres internautes.

Voilà, je pense que pour fonctionner, ce système doit être donnant-donnant. Ils mettent de l’espace et un moyen de diffusion à notre portée et nous, nous remplissons cet espace d’un peu de nous (que c’est beau !).

-----> [bil.oute.org]

Esclavage 2.0 : Eux, nous et moi : pas d’accord , le 23 septembre 2008 par cebelab°

Tout à fait d’accord

Et d’autant plus en ce qui concerne Flickr, qui n’est pas qu"un site communautaire !

Depuis que je suis sur Flickr, j’ai plusieurs Go de photos sauvegardées dessus, avec un coté pratique : l’accès à mes données ou que je sois, et un minimum de sécurité, sachant que les serveurs sont équipés de système RAID, le risque de perte est moindre qu’à mon domicile... Si mon disque dur claque, ce qui est fréquent avec moi puisque je trimbale toujours mon portable en vélo ou à pied, ou si mes DVD sont illisibles, ce qui arrive tout aussi fréquemment vu la qualité des consommables vierges sur le marché, je peux toujours récupérer mes données via Flickr !

Après, je ne parlerai pas de l’aspect ludique et communautaire car ce n’est pas le but premier de mon adhésion à Flickr, mais ca n’en reste pas moins divertissant.

Donc je trouve que 15€ par an ce n’est pas très cher payé pour les services fournis par Flickr... Je préfère amplement ça à la manière de gagner son pain de Google ! Même la fondation Wikipédia à mes yeux est plus vicieuse : non content d’exploiter les compétences de ses utilisateurs, ils font régulièrement des appels aux dons auprès de ces mêmes généreux utilisateurs ! Et ca leur rapporte des millions, cette affaire là !

Mais après, quoi qu’il en soit, c’est comme ça pour tout aujourd’hui... Toutes les sociétés, Web ou pas, prétendent être "à notre service" alors qu’elles et nous savons très bien que leur but premier est le buisness, non pas notre bien être... C’est la règle du jeu, malheureusement, ou pas...

Et puis bon quoi qu’il en soit, faut bien vivre, si vendre du service devient "malhonnête" de quoi vit on, maintenant que la grande majorité des emplois sont dans le service ?

Donc effectivement, certains tire profit réellement malhonnêtement de ce qu’on se plait à appeler le "web 2.0" (beurk) tandis que d’autres fournissent un réel service, et c’est pareil pour tout ! Si on se refuse d’utiliser Flickr pour cette raison, et qu’on est honnête avec soi même, alors il faut arrêter d’utiliser EDF, GDF, Renault, Pigeot, Nissan, Sony, LG, Asus, Ubuntu, Windows, Dell, Rotring, Omo, Dash, Dentivit, Doliprane, France 2, Free, SFR et compagnie !

Répondre à ce message

Esclavage 2.0 : Eux, nous et moi , le 10 janvier 2007 par valeuf (0 rép.)

Ma réflexion avance, dernier exemple en date de l’exploitation par une minorité de la majorité des internautes : Le Site Du Zéro. Vous pouvez trouver une analyse sur mon blog : La révolte du Pronétariat : étude de cas.

-----> Le blog : valeuf

Répondre à ce message

Informations complémentaires

Informations générales

Lire en musique

Arthur Yoria
Un artiste pop-rock prometteur
Télécharger au format MP3
Creative Commons BY-NC-ND

Juste une image

Sympétrum &mdash; Meadowhawk Sympétrum — Meadowhawk
Creative Commons BY