Les trois petits pouvoirs
Ou pourquoi le logiciel libre peut apparaître comme une alternative économique viable.
« 173. Penser pouvoir toujours imaginer pouvoir considérer autrement. Penser vouloir le pouvoir. Penser croire devoir le vouloir. Penser vouloir croire le devoir, etc. »
Emmanuel Fournier, Croire devoir penser
Note : Ce texte est un point de vue choisi donc tout ce qui est écrit est dépendant de ce point de vue mais aussi de l’histoire de l’auteur et de ses multiples rencontres au cours de sa vie. Les partis-prix sont donc dépendants de tout cela et, en conséquence, influencent la manière dont ce texte est écrit.
Présentation
L’idée de départ de cet article est de présenter le livre de Rafi Haladjian, Devenez beau, riche et intelligent avec Powerpoint, Excel, Word, ainsi qu’un article de G. Vercken paru en 1995, Internet, le repaire de brigands. Pourquoi mettre ces deux textes dans un même article alors qu’ils pourraient faire l’objet d’un article chacun ?
Le but est de montrer que les enjeux concernant Internet ressortent, à plus ou moins grande échelle, de la question du pouvoir. Question inévitable en quelque sorte. Quelle est la marge de pouvoir laissé aux acteurs du Web ? Voilà certainement une question moins simple qu’il n’y paraît.
Le livre de Haladjian explique bien où se situe cette marge par rapport à un phénomène actuel : la nouvelle économie et son pendant la bulle Internet. L’article de G. Vercken montre exactement l’inverse en expliquant comment il faut restreindre une trop grande marge qui laisse, aux internautes, plus de pouvoir qu’il n’en faut. En gros ces deux textes nous montrent deux visages différents de l’économie, une économie de marché basé sur la propriété et la nouvelle économie basée sur l’accès à un contenu.
Différences entre économie de marché et nouvelle économie
« Le marché se caractérise par la rencontre d’un vendeur et d’un acheteur. Ils négocient en vue de l’échange d’un bien ou d’un service. Le vendeur gagne de l’argent en fonction de la marge réalisée sur la transaction, multipliée par le volume d’échange. Dans l’économie des réseaux, en revanche, on ne trouve ni vendeurs ni acheteurs, mais des fournisseurs et des utilisateurs, des serveurs et des clients. La propriété, certes, existe toujours, mais elle reste entre les mains du producteur. Les clients y ont accès par « segments de temps », selon différentes modalités : adhésion, abonnement, location ou licence d’utilisation. On ne paie pas pour le transfert de propriété d’un bien dans l’espace, mais pour le flux d’expérience auquel on a accès dans le temps.
La librairie en ligne Amazon.com, par exemple, est un marché, tandis que le système d’échanges de fichiers musicaux Napster tente de devenir un réseau. Amazon utilise de nouvelles technologies, mais reste inscrit dans les anciennes règles du commerce. Chez Napster, on ne paie pas pour le CD mais - si ce modèle se met effectivement en place - pour un abonnement donnant accès à un flux de musique durant trente jours. Dans le temps nécessaire pour enregistrer et livrer un seul client d’Amazon, Napster peut télécharger son service chez des millions de personnes à la fois. »
Jeremy Rifkin, Quand les marchés s’effacent devant les réseaux, Le monde diplomatique, juillet 2001.
La notion d’accès est fondamentale pour J. Rifkin qui voit là le paradigme de la nouvelle économie alors que celui de l’économie de marché est la propriété. Voici la base sur laquelle il faut partir pour mieux comprendre le livre de R. Haladjian, qui a été l’un des premiers fournisseur d’accès en France.
La nouvelle économie vue et défendue par Rafi Haladjian
Dans son livre l’auteur nous rappelle que les enjeux de la dite « nouvelle économie » étaient déjà joués parce que tout le monde présentait ses projets avec les outils Microsoft PowerPoint (résumé d’un projet par diapositives), Excel (étude économique du projet sans oublier que l’on peut faire dire ce que l’on veut aux chiffres), Word (le texte complet du projet, plus ou moins lu).
Nous pensions naïvement que PowerPoint, Excel, Word, les trois logiciels qui composent la suite Office de Microsoft, n’étaient que de fidèles outils chargés de traduire notre activité. Lorsque vous n’avez pas le choix de votre outil, qui utilise qui ? Petit à petit, c’est notre activité qui est devenue le miroir de Microsoft Office.
Bien que ce point ne soit pas défendu dans la suite de l’ouvrage, il reste certainement un des plus importants. Dès lors que les enjeux étaient déjà mis en place par Microsoft, tout le mythe de la nouvelle économie reposait sur cette illusion, universelle, d’acquérir une richesse très rapidement à condition de laisser le pouvoir à ceux qui le possédaient déjà. Autrement dit, les grands groupes industriels s’assuraient la base de l’économie de marché et laissaient la porte ouverte à l’expérimentation de l’économie de réseau et des offres d’accès à un contenu aux autres.
L’auteur pousse sa critique un peu plus loin. Le fait que les deux économies ne se soient pas adaptées l’une à l’autre repose sur deux conceptions opposées du monde. La première, l’ancienne, s’instaure avec un monde prédictible, parfaitement maîtrisable. La seconde, la nouvelle économie, s’instaure à partir d’un monde chaotique, non prédictible.
En fin de compte était-il vraiment possible de porter un projet neuf qui s’appuyait sur l’idée que le monde n’était pas quelque chose de parfaitement prédictible ? Dès lors, présenter un tel projet avec des outils nés de l’ancienne économie qui se basent tous sur un modèle connu et stable, n’était-ce pas une gageure ?
En conséquence, est-ce que les outils de la suite Microsoft Office étaient véritablement adaptés à la nouvelle économie ? Le noeud gordien se situe ici selon l’auteur : présenter un projet neuf avec des outils, certes fiables, mais inadaptés au monde actuel. Il serait possible de traduire cela ainsi pour mieux saisir l’ironie développée dans le livre : comment vendre du « contenu » alors que la suite Office est déjà un contenu !? N’est-ce pas dans cette auto-référence que se niche l’échec de la plupart des projets liés à la nouvelle économie ?
L’économie prend l’idée là où elle est
La défaite de la nouvelle économie, la bulle Internet, est liée au caractère caricatural du culte de la richesse. Ce fut et c’est encore une richesse sans pouvoir. En outre, elle marque aussi un déplacement de la notion de marché vers la notion de contenu. Or il s’est vite posé la question de la propriété du contenu.
C’est sur cette rencontre, pour le moins incongrue, entre deux formes de l’économie que bon nombres de projets échouèrent. L’effervescence de la nouvelle économie s’occupa essentiellement de faire payer un accès à un contenu ; ce qui est en totale contradiction avec l’idée du Web qui, justement, offre un accès gratuit à ces contenus.
Le livre n’est jamais que le support du concept qu’il contient (roman, histoire, essai) tandis qu’un site Internet, par exemple, doit être le support des phrases vendues qui constitueront son concept donc son contenu économique.
C’est comme si vous achetiez à l’éditeur un livre vierge (le concept, l’idée) et, par la suite, vous étiez obligés de contacter un auteur pour qu’il vous vende les phrases qui forment le livre accompagné de la preuve d’achat du concept ! Le danger d’une telle prouesse n’est plus à dire puisque de nombreux lobbies tentent d’imposer la brevetabilité des idées et des concepts [1]
Le logiciel libre vient prendre le contre pied de cette attitude en gardant bien en vue la répartition des deux modèles : le modèle de l’idée (le concept, le programme) soit le marché et le modèle économique (a- ce qui est libre n’est pas forcément gratuit, b- si ce n’est pas sur le produit qu’est possible la rentabilité ce sera sur ce qui l’accompagne, le support, la formation, etc.) soit l’accès au contenu.
La grande force du libre est de transformer l’ensemble des concurrents en collaborateurs directs puisqu’il n’y a plus de propriété donc d’idée ou de concept à défendre coûte que coûte. Cette idée n’est ni acquise ni donnée de fait ; il y a quelques années de cela, en 1995, la question de contrôler le flux des données échangées sur Internet devenait fondamentale.
Internet, le repaire de Brigands (le marché)
Tel est le titre d’un article de Gille Vercken paru en 1995 dans un journal consacré aux arts graphiques. L’année 1995 est pour le moins charnière dans le domaine de l’informatique. Micorosoft atteint le succès, autrement dit le marché de l’ordinateur familial, le fameux grand public, est définitivement cloisonné par l’entreprise. Internet sort des réseaux universitaires pour toucher un marché en pleine expansion et déjà une question apparaît : comment éviter la libre circulation des oeuvres ?
L’articulation de l’argumentation est simple : « Ce faisant, dans une ambiance adolescente et déconnectée de toute responsabilité sociale, se sont constitués de véritables catalogues d’oeuvres mises à la disposition du public, à l’insu des auteurs, des producteurs ou des éditeurs de ces oeuvres. ».
Avec une telle charge la seule solution ne pouvait être que celle-ci : « Concrètement, pour contrôler, il faut être informé de ce qui est diffusé. Le principe le plus couramment admis aujourd’hui pour maîtriser cette information consiste en un système d’identification des oeuvres. Celles-ci seraient tatouées, à chacune d’elles serait attribué un numéro d’identification, selon une classification internationale acceptée par tous. »
Bref ce marquage se profilera jusqu’aux ordinateurs individuels qui devront posséder les clefs adéquats, ce n’est pas sans rappeler des choses comme TCPA/palladium de Microsoft [2]. L’ironie veut que Microsoft, à l’époque, se soit fermement opposé à un tel processus de marquage. Quelques lignes plus bas, l’auteur se demande si ce n’est pas là une stratégie pour ensuite proposer sa propre méthode de chiffrement. Ainsi le marché se ferme sur lui-même.
Les réseaux ne sont pas nés avec Internet (l’accès au contenu)
Les réseaux de communications et de pouvoirs se sont constitués depuis longtemps au fil des siècles à travers ce qui a été appelé politiquement la grande et la petite bourgeoisie. Le terme de bourgeois étant le masque du désir que revêt l’économie. Tout le monde connaît les origines sociales d’Internet et de l’ordinateur, elles sont nées dans les entrailles de la propagation du principe cybernétique (information, action, réaction) servant de fond au modèle politique, militaire et scientifique post-moderne basé sur la communication élaboré à l’issue de la seconde guerre mondiale et préparé avant cette guerre.
La deuxième moitié du vingtième siècle développa à son extrême le modèle de la communication y trouvant même une nouvelle définition du sujet qui, de clos sur lui-même, passe à ouvert sur le monde. En termes plus clairs, radio, téléphone, télévision, ordinateur. L’être humain vit, désormais, dans un réseau de relations qui étend symboliquement son emprise sur le monde et le monde, en retour, lui offre un meilleur accès aux contenus culturels, sociaux, politiques, économiques, etc.
Mais la richesse est l’épouvantail que les réseaux agitent
La nouvelle économie a tenté de briguer le pouvoir en utilisant la richesse à la fois comme moyen et comme épouvantail. Jusqu’ici rien de nouveau ; sa seule nouveauté réelle a été sa capitulation devant toute idée de pouvoir puisqu’il était déjà mis en place. Le jeu de la cruauté aura été même jusqu’aux applaudissements des « grands patrons » vantant cette nouvelle énergie, à condition, bien entendu, de laisser le pouvoir là où il est (rachats des entreprises de la nouvelle économie par des sociétés de marché comme celle de Monsieur Haladjian rachetée par un opérateur anglais).
La fonction caricaturale qui s’est ajoutée a été mise en place par le système médiatique des jeux (gagner de l’argent sans ne rien faire si ce n’est tenter sa chance). Ce qui a laissé croire à beaucoup, et c’est là le rêve caché de tout le monde : devenir riche afin d’acquérir un semblant de pouvoir, et toucher du bout des doigts mais encore plus du rêve ce nouvel eldorado.
C’est pour cela que la mode s’évertue à montrer un modèle de personnes riches fantoches qui ne pensent qu’à s’amuser et à presque tout se permettre grâce à l’argent. Pendant ce temps là, expression consacrée, ceux qui détiennent le pouvoir agissent tranquillement sans être inquiétés un seul instant.
La gifle du pouvoir
Comme une gifle est souvent affligeante, surtout lorsqu’elle vient du vieux que l’on essayait de détrôner -fort maladroitement il faut en convenir ; le second souffle d’Internet et de sa communauté se retrouve dans une valorisation contraire et absolue : la liberté à travers le logiciel libre.
Si le pouvoir ne peut m’être acquis alors je le détourne de sa réalité et le redistribue. Cette attitude infantile peut laisser pantois mais elle est bien réelle. Le pouvoir est disséminé dans le réseau où chacun en détient une partie, une somme infime qui se rencontre et se forme non plus dans le seul but d’acquérir une richesse mais de faire acquérir à un objet centralisateur (un programme, un tutoriel, une oeuvre d’art) un pouvoir différé.
C’est, en quelque sorte, comprendre, par contre coup, le fonctionnement et les enjeux du pouvoir. Longue et lente gestation, et certains s’annoncent déjà comme les prophètes d’un nouveau modèle de vie (le travail collaboratif) alors qu’il n’est que la compréhension tardive des réseaux mondiaux qui se sont constitués autour du pouvoir (le politique, l’industriel, l’économique, le renseignement et l’action militaire) et maintenus par des réseaux de personnes alliées, sur plusieurs niveaux, et transcendant n’importe quel clivage politique, à ces différentes interconnexions entre le politique et l’économique, l’économique et le renseignement dont les filiations sont la science, les médias, la culture, l’agriculture, le médical et le mercenariat par exemple.
En ce qui concerne le libre, nous avons [3] connaissance de deux des plus importants clivages, incarnés par les noms de Richard Stallman et Linus Torvalds. Ils représentent deux étapes importantes de la ré-appropriation du pouvoir. Le premier circonscrivant le domaine de la propriété dans un sens proudhonien (la propriété, c’est le vol) tout en détournant le sens de la fonction symbolique qu’incarne un objet de loi (la licence publique générale GNU ou GPL) : c’est la loi qui protège toute tentative d’appropriation propriétaire.
Le second déplace le pouvoir de l’idée vers un objet centralisateur grâce au libre accès à son programme : ici un système d’exploitation où chacun est invité à participer selon ses propres capacités. L’ensemble des concurrents (plusieurs ensembles de personnes exploitant une même idée) devient un ensemble de collaborateurs réunis autour d’un même projet. Ce travail collaboratif est mû par l’idée qu’il sert et servira la communauté. Les collaborateurs d’un projet libre acceptent, temporairement, l’abandon du goût personnel au profit du projet. Même si l’égoïsme n’est jamais très loin, puisqu’à l’opposé du projet libre est né le journal personnel, mieux connu sous le nom de blog. Ce qui disparaît d’un côté réapparaît de l’autre.
Conclusion provisoire
Le débat est loin d’être terminé. Le pouvoir de l’économie de marché est un pouvoir de propriété et d’accumulation. Le pouvoir de la nouvelle économie est un pouvoir d’accessibilité à un contenu. Le pouvoir exprimé pour la licence libre GPL est une tentative de contenir les deux tout en les séparant (propriété et accès). Si la propriété retourne à l’ensemble de la communauté, c’est parce qu’elle a un accès direct au contenu et du fait de cet accès la notion de production de copies devient absurde.
Mais il ne faut pas croire que les réseaux d’influences et de pouvoirs vont se désintéresser de cela ; au contraire, ils s’en approchent de plus en plus parfois avec contradiction comme en France. D’un côté spip-agora, logiciel libre, produit officiel du gouvernement et de l’autre la LEN (loi de confiance dans l’économie numérique) [4] produit tout aussi officiel du gouvernement. Avec ces deux exemples, il est possible de saisir ce qui est de l’ordre d’une politique à long terme et ce qui appartient à une politique à court terme dans le cadre d’un mandat. A chacun de se forger sa propre opinion sur le sujet.
Internet est l’enfant obéissant de la cybernétique, qu’on le veuille ou non. Si le rêve de la cybernétique a fait croire à une meilleure communication par le biais du développement de réseaux (ce qui a séduit bon nombre d’illuminés), les textes de Rafi Haladjian et de Gilles Vercken nous ramène là où il faut, à la juste raison : Internet est un enjeu différent de la même question du pouvoir. Cependant il y a une nuance symboliquement forte avec un projet libre : le pouvoir est dépendant de la communauté qui le soutient à travers un projet centralisateur non plus d’une économie de marché ou de réseau à travers un projet propriétaire.
On en viendrait presque à rêver que ce nouveau pouvoir retourne au politique ou fasse comprendre à celles et ceux qui se désintéressent d’une telle question quels peuvent être les enjeux lorsqu’une communauté d’individus libres décide du projet politique qu’elle souhaite soutenir pour la société constituée par cette communauté. A bon entendeur...
[1] Pour appronfondir le sujet de la brevetabilité des idées et des concepts, voir les articles de la rubrique Brevets et licences. NdE.
[2] Pour en savoir plus sur le TCPA et le système Palladium de Microsoft, lire la FAQ TCPA/palladium de Ross Anderson. NdE.
[3] J’entends par nous, ceux et celles qui s’intéressent à la question.
[4] Voir l’article sur Framasoft : LEN : la liberté, le crime qui contient tous les crimes. NdE.
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